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Ah, si je pouvais avoir cette Sagesse !  (ART) posté le mardi 29 mai 2007 01:21

Blog de aurelia-lemonnier :} Démons & Merveilles {, Ah, si je pouvais avoir cette Sagesse !

Si je pouvais croquer la terre entière

et lui trouver un goût,

j'en serais plus heureux un instant...

Mais ce n'est pas toujours que je veux être heureux.

Il faut être malheureux de temps à autre

afin de pouvoir être naturel...

D'ailleurs il ne fait pas tous les jours soleil,

et la pluie, si elle vient à manquer très fort, on l'appelle.

C'est pourquoi je prends le malheur avec le bonheur,

naturellement, en homme qui ne s'étonne pas

qu'il y ait des montagnes et des plaines

avec de l'herbe et des rochers.

Ce qu'il faut, c'est qu'on soit naturel et calme

dans le bonheur comme dans le malheur,

c'est sentir comme on regarde,

penser comme l'on marche,

et, à l'article de la mort, se souvenir que le jour meurt,

que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure...

Puisqu'il en est ainsi, ainsi soit-il...

 

Le Gardeur de troupeaux d'Alberto Caeiro

 

 

En fait, l'auteur de ce poème n'est pas Alberto Caeiro. D'ailleurs, il n'existe pas. Pas plus que son disciple, Alvaro de Campos, dont les textes sont publiés dans le même recueil.

Non, le poète en est Fernando Pessoa, né en 1888 au Portugal, et dont le nom, comme un fait exprès, signifie "personne", au sens du persona latin, c'est-à-dire "masque" et par extension "personnage de fiction".

Celui qui écrivit sous de multiples pseudonymes s'explique : "...J'ai construit en moi divers personnages distincts entre eux et de moi-même, personnages auxquels j'ai attribué des poèmes divers qui ne sont pas ceux que, étant donné mes sentiments et mes idées, j'écrirais. [...] Me dénier le droit d'en user ainsi, ce serait la même chose que de dénier à Shakespeare le droit de donner expression à l'âme de Lady Macbeth, sous prétexte que lui, poète, n'était ni une femme, ni, autant qu'on le sache, un hystéro-épileptique... " 

      Pessoa -à propos duquel Octavio Paz écrivait “Les poètes n’ont pas de biographie. C’est leur œuvre qui est leur biographie. Pessoa, qui douta toujours de la réalité de ce monde, accepterait sans hésiter d’appartenir directement à ses poèmes, en oubliant les incidents et les accidents de son existence terrestre. Rien de surprenant dans sa vie – rien, sauf ses poèmes." (Un inconnu de lui-même : Fernando Pessoa, in La fleur saxifrage, Gallimard, 1984)- saisit, grâce à la multiplicité des masques, les innombrables aspects de l’âme pour mieux s'approprier la quintessence de la vie et finalement mieux parler de soi-même.

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Epitaphe  (ART) posté le mercredi 04 avril 2007 18:06

Blog de aurelia-lemonnier :} Démons & Merveilles {, Epitaphe
De Tristan Corbière

Épitaphe

Sauf les amoureux commencans ou finis qui veulent commencer par la fin il y a tant de choses qui finissent par le commencement que  le commencement commence à finir par être la fin la fin en sera que les amoureux et autres finiront par commencer à recommencer par ce commencement qui aura fini par n'être que la fin retournée ce qui commencera par être égal à l'éternité qui n'a ni fin ni commencement et finira par être aussi finalement égal à la rotation de la terre où l'on aura finit par ne distinguer plus où commence la fin d'où finit le commencement ce qui est le commencement ce qui est toute fin de tout commencement égale à tout commencement de toute fin ce qui est le commencement final de l'infini défini par l'indéfini

- Égale une épitaphe égale une préface et réciproquement.
(Sagesse des nations)

I l se tua d'ardeur ou mourut de paresse.

S'il vit, c'est par oubli ; voici ce qu'il se laisse :

- Son seul regret fut de n'être pas sa maîtresse. -

Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout,
Et ce fut un arlequin-ragoût,
Mélange adultère de tout.

Du je-ne-sais-quoi. - Mais ne sachant où ;
De l'or, - mais avec pas le sou;
Des nerfs, - sans nerf. Vigueur sans force ;
De l'élan, - avec une entorse ;
De l'âme, - et pas de violon ;
De l'amour, - mais pire étalon.
- Trop de noms pour avoir un nom. -

Coureur d'idéal, - sans idée ;
Rime riche, - et jamais rimée ;
Sans avoir été, - revenu;
Se retrouvant partout perdu.

Poète, en dépit de ses vers ;
Artiste sans art, - à l'envers,
Philosophe, - à tort et à travers.

Un drôle sérieux, - pas drôle.
Acteur, il ne sut pas son rôle ;
Peintre, il jouait de la musette ;
Et musicien : de la palette.

Une tête ! - mais pas de tête ;
Trop fou pour savoir être bête ;
Prenant un trait pour le mot très
- ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare - et de pacotille ;
Très mâle... et quelquefois très fille ;
Capable de tout, - bon à rien ;
Gâchant bien le mal, mal le bien.
Prodigue comme était l'enfant
Du Testament, - sans testament.
Brave et souvent, par peur du plat,

Mettant ses deux pieds dans le plat.

Coloriste enragé, - mais blême ;
Incompris... - surtout de lui-même ;
Il pleura, chanta juste faux ;
- Et fut un défaut sans défauts.

Ne fut quelqu'un, ni quelque chose
Son naturel était la
pose .
Pas poseur, - posant pour l'unique ;
Trop naïf, étant trop cynique ;
Ne croyant à rien, croyant tout.
- Son goût était dans le dégoût.

T rop cru, - parce qu'il fut trop cuit,
Ressemblant à rien moins qu'à lui,
Il s'amusa de son ennui,
Jusqu'à s'en réveiller la nuit.
Flâneur au large, - à la dérive,
Épave qui jamais n'arrive...

Trop Soi pour se pouvoir souffrir,
L'esprit à sec et la tête ivre,
Fini, mais ne sachant finir,
Il mourut en s'attendant vivre
Et vécut, s'attendant mourir.

Ci-gît, - cœur sans cœur, mal planté,
Trop réussi, - comme raté.

  

Je ne vais évidemment pas étudier tout le poème, mais quelques pistes de lecture peuvent aider ceux qui le veulent à mieux le comprendre : 

Poème final de l’ensemble introducteur « Ça » des Amours jaunes, « Épitaphe » est la fin du commencement de l’œuvre, en même temps qu’il commence par la fin, celle de l’auteur. 

L’épigraphe (le texte qui précède le poème), à l’humour plutôt tragique malgré l’attribution fantaisiste à la « Sagesse des nations », est parodique, mais le fond comme la forme (répétitions, absence de ponctuation, …) parlent du poète et de son œuvre : Dans Les Amours jaunes, le commencement est une fin (« Épitaphe »), la fin un commencement (La dernière section du recueil, « Rondels pour après » fait une place à la jeunesse et à l’enfance), et l’œuvre se termine sur un poème qui répond au premier. La mort est dans la vie et inversement (le poète s’est d’ailleurs choisi un pseudonyme de mort-vivant). 

Malgré la distance de la 3è personne (« il »), c’est bien d’un autoportrait qu’il s’agit ici, ou plutôt d’une quête du moi, en une définition impossible, soulignée par ce procédé d’écriture qu’il affectionne : il pose une affirmation, puis l’annule par une assertion contraire.   

v.1-2 / Les circonstances de la mort du poète sont contradictoires (ardeur ou paresse ?), mais sa mort est bien affirmée, et s’il peut parfois l’oublier, c’est que la vie pour lui, est peu différente d’une mort. 

v.3 / Le poète déplore de n’avoir pu encore se suffire, échapper à la solitude, constituer cet être mythique autonome, l’androgyne (cf Platon). La formulation a un caractère humoristique voire provocant (vouloir être une femme) surtout pour la société du XIXè, mais n’exclut pas le tragique de l’homme seul. 

v.6-7 / « arlequin-ragoût » (mot-valise) & « mélange adultère » renvoient à la bâtardise, revendiquée dès l’un des premiers poèmes. Delvau donne d’ « arlequin » cette définition : « Plat à l’usage des pauvres, et qui, composé de la desserte des tables des riches, offre une grande variété d’aliments réunis, depuis le morceau de nougat, jusqu’à la tête de maquereau ». Le commerce des arlequins est très prospère sous le Second Empire. Ils constituent la nourriture la moins chère et la pire que l’on puisse trouver sur le marché.

Le mélange, thème longuement développé par la suite, commande la forme même du poème : strophes inégales, rimes irrégulières, points de vue juxtaposés grâce à l’ellipse de verbes divers ([il a] « de l’or » ; [il est] « coureur d’idéal » ; [il utilise] la « rime riche »). Un tournoiement vertigineux l’emporte : richesse et dénuement intérieur, talent et maladresse, pose et naturel, originalité et extravagance… Ce jeu de renversement exploite toutes les possibilités offertes par les mots. 

v.10 / « Des nerfs sans nerf » : Le vers joue sur l’écart de sens entre le pluriel (avoir ses nerfs, être sur les nerfs, etc.) et le singulier (avoir du nerf). 

v.12 / « De l’âme » : si l’âme est la sensibilité, la richesse affective, c’est aussi une pièce de bois essentielle du violon. Si bien que la retombée « et pas de violon », refusant à l’âme son moyen d’expression privilégié (le violon) et la transformant en une pièce de bois, s’oppose doublement à la première lecture valorisante. La diérèse (vi/olon) insiste sur l’instrument de musique et produit un jeu de mots (pas de vit), renforcé par « pire étalon » au vers suivant. etc. 

En tant que « Ça » (Titre de la section), il est indéfinissable sinon par un nombre infini de contradictions jamais résolues. Il ne faut cependant pas en rester à la lecture d’un échec, car les termes positifs, même niés, imposent par leur simple présence l’idée de qualités et de richesse, dessinent un personnage et une poésie hors du commun. « Poète en dépit de ses vers », « artiste sans art » font porter l’accent sur le premier terme. L’adverbe « juste » (« Il pleura juste et chanta faux », v.40) peut assigner aux dissonances et fausses notes une véritable nécessité, insoucieuse des lois préétablies de l’harmonie. Incluant l’irrégularité, la rupture, l’agressivité, la cacophonie, l’œuvre de Corbière ouvre alors sur des tendances majeures de l’art moderne. Ainsi, le mouvement de dévalorisation n’empêche pas de percevoir la revendication d’une poétique neuve, d’une écriture libre voire brutale, qui malgré des pratiques contemporaines comparables, n’était pas admise par les goûts littéraires de l’époque.

  * Le dessin est un autoportrait

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Au peuple  (ART) posté le dimanche 18 février 2007 20:56

Blog de aurelia-lemonnier :} Démons & Merveilles {, Au peuple

De Victor Hugo,

 

Au peuple          

           Partout pleurs, sanglots, cris funèbres.

           Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?

           Je ne veux pas que tu sois mort.

           Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?

           Ce n'est pas l'instant où l'on dort.

La pâle Liberté gît sanglante à ta porte.

           Tu le sais, toi mort, elle est morte.

           Voici le chacal sur ton seuil,

           Voici les rats et les belettes,

Pourquoi t'es-tu laissé lier de bandelettes ?

           Ils te mordent dans ton cercueil !

           De tous les peuples on prépare

                        Le convoi...

            Lazare ! Lazare ! Lazare !

                        Lève-toi !

                           [...]

 

in Les Châtiments

 

 

Le peuple endormi est comparé à Lazare que le poète, incarnant pour la première fois la figure du Christ, tente de ressusciter.

Le peuple qui trime et finalement ne se révolte plus au point même qu'il croit voir la lumière en celui qui l'endort pour mieux piétiner les valeurs essentielles... Si vous y voyez des liens avec l'époque que nous vivons, peut-être n'est-ce pas fortuit...

 

 

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Poème d'amour onirique  (ART) posté le mardi 15 août 2006 19:17

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À la mystérieuse

 

 

J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.

Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère ?

J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.

Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute.

Ô balances sentimentales.

J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.

J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie.

                          R.obert  Desnos (1900 – 1945, en déportation)

 

 

Écrit en 1926

«À la mystérieuse»,

(publié dansCorps et Biens, en 1930)

fait étrangement écho à la séparation vécue des années plus tard, lorsque, déporté, le poète résistant est loin de celle qu’il aime.

Dans ce poème en prose

Robert Desnos reprend le topos du rêve de la femme aimée.

La thématique du rêve et du sommeil lui est particulièrement chère, comme d’ailleurs à tous les Surréalistes, groupe auquel il appartint avant de s’en éloigner à cause de différends avec Breton

(notamment le rapprochement avec le communisme).

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Poésie  (ART) posté le jeudi 06 avril 2006 23:17

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de Paul VALERY

                Les pas

Tes pas, enfant de mon silence,
saintement, lentement placés
vers le lit de ma vigilance

procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux tes pas retenus
Dieux ! Tous les dons que je devine
viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre
Douceur d'être et de n'être pas
Car, j'ai vécu de vous attendre
Et mon coeur n'était que vos pas !"

                                                           Charmes, 1922

Est-ce la femme aimée qui s'approche du lit

ou la muse désirée qui, dans un souffle,

chassera l'ennui?

 "Mes vers ont le sens qu'on leur prête",

 répondrait Paul Valéry.

 

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