Si je pouvais croquer la terre entière
et lui trouver un goût,
j'en serais plus heureux un instant...
Mais ce n'est pas toujours que je veux être heureux.
Il faut être malheureux de temps à autre
afin de pouvoir être naturel...
D'ailleurs il ne fait pas tous les jours soleil,
et la pluie, si elle vient à manquer très fort, on l'appelle.
C'est pourquoi je prends le malheur avec le bonheur,
naturellement, en homme qui ne s'étonne pas
qu'il y ait des montagnes et des plaines
avec de l'herbe et des rochers.
Ce qu'il faut, c'est qu'on soit naturel et calme
dans le bonheur comme dans le malheur,
c'est sentir comme on regarde,
penser comme l'on marche,
et, à l'article de la mort, se souvenir que le jour meurt,
que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure...
Puisqu'il en est ainsi, ainsi soit-il...
Le Gardeur de troupeaux d'Alberto Caeiro
En fait, l'auteur de ce poème n'est pas Alberto Caeiro. D'ailleurs, il n'existe pas. Pas plus que son disciple, Alvaro de Campos, dont les textes sont publiés dans le même recueil.
Non, le poète en est Fernando Pessoa, né en 1888 au Portugal, et dont le nom, comme un fait exprès, signifie "personne", au sens du persona latin, c'est-à-dire "masque" et par extension "personnage de fiction".
Celui qui écrivit sous de multiples pseudonymes s'explique : "...J'ai construit en moi divers personnages distincts entre eux et de moi-même, personnages auxquels j'ai attribué des poèmes divers qui ne sont pas ceux que, étant donné mes sentiments et mes idées, j'écrirais. [...] Me dénier le droit d'en user ainsi, ce serait la même chose que de dénier à Shakespeare le droit de donner expression à l'âme de Lady Macbeth, sous prétexte que lui, poète, n'était ni une femme, ni, autant qu'on le sache, un hystéro-épileptique... "
Pessoa -à propos duquel Octavio Paz écrivait “Les poètes n’ont pas de biographie. C’est leur œuvre qui est leur biographie. Pessoa, qui douta toujours de la réalité de ce monde, accepterait sans hésiter d’appartenir directement à ses poèmes, en oubliant les incidents et les accidents de son existence terrestre. Rien de surprenant dans sa vie – rien, sauf ses poèmes." (Un inconnu de lui-même : Fernando Pessoa, in La fleur saxifrage, Gallimard, 1984)- saisit, grâce à la multiplicité des masques, les innombrables aspects de l’âme pour mieux s'approprier la quintessence de la vie et finalement mieux parler de soi-même.






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